AUX SOURCES DE LA RECONCILIATION

Es-tu de ceux qui ouvrent des voies d’apaisement et de réconciliations ? Construiras-tu des chemins de confiance dans la famille humaine, et plus encore dans cette communion unique qu’est le Corps du Christ, son Eglise ? Dispose-toi à en accueillir le don. Et les dons de l’Esprit ne s’épuisent jamais.

Commençant Taizé, voici plus de cinquante ans, je m’interrogeais : comment se fait-il que tant de chrétiens, tout en se référant au Christ qui est amour, demeurent séparés et vont même jusqu’à déchirer cette communion qu’est son Eglise ? La réconciliation entre chrétiens est si essentielle pour rendre visible le Christ aux non-croyants. Alors je me disais : tente l’impossible pour créer une petite communauté d’hommes, où à quelques-uns, nous chercherons chaque jour à vivre dans la confiance et la réconciliation.

Depuis les années 1960, avec mes frères nous allons et venons dans les pays de l’Europe de l’Est. Nous avons compris que, à l’Est comme à l’Ouest, des chrétiens réconciliés peuvent être un irremplaçable ferment pour construire la famille européenne, comme aussi toute la famille humaine à travers la terre.

Chercher réconciliation et confiance suppose une lutte au-dedans de soi-même. Ce n’est pas un chemin de facilité. Rien de vaste, rien de durable ne se construit dans la facilité. L’esprit de réconciliation n’est pas naïf mais il est élargissement du cœur, profonde bienveillance.

Au milieu de ce siècle, un homme du nom de Jean eut une limpide intuition de la réconciliation des chrétiens. Annonçant un concile, Jean XXIII disait en Janvier 1959 « Nous ne ferons pas un procès historique, nous ne chercherons pas à savoir qui a eu tort et qui a eu raison, nous dirons : réconcilions-nous ! »

Aujourd’hui l’intérêt pour la vocation œcuménique s’est modifié. Des espoirs illusoires ont suscité une déception, un retrait. Alors se fait plus clair l’appel de Jésus le Christ à se réconcilier « sans retard » à l’intérieur de son propre cœur, se réconcilier par amour. Y a-t-il lumière plus transparente que cet appel ? Qui voudrait le piétiner ?

La réconciliation n’est jamais paresseuse. Pour l’Evangile, elle est immédiate. Elle ne perd pas son temps à élaborer des procès d’intention. Elle est attentive à ne jamais dramatiser les situations. Aurions-nous le don de parler au nom de Dieu, aurions-nous une foi à transporter les montagnes, si nous n’avons pas l’amour, cela ne sert à rien.

N’aimerais-tu que ceux qui t’aiment ? Tous peuvent en faire autant, sans avoir besoin de l’Evangile. Jésus le Christ appelle à aimer même ceux qui nous font du mal et à prier pour eux. Quand nous prions pour eux et que rien ne semble se passer, notre prière resterait-elle sans exaucement ? Il n’y a pas de prière sans accomplissement. Quand nous confions à Dieu ceux qui nous

ont heurtés, quelque chose se modifiera peut-être en eux, mais déjà notre propre cœur est sur une voix de paix.

Blessé, humilié, qui ira jusqu’au bout de ses forces pour pardonner et encore pardonner ? Là est l’extrême de l’amour. N’y aurait-il pas de miracle sur la terre ? Mais l’amour qui pardonne en est un. L’Evangile ne laisse pas d’hésitation, il invite à pardonner jusqu’à soixante-dix fois sept fois, c’est-à- dire toujours, quitte à ne rencontrer que froideur et distance.

Est-il fait un usage abusif de ton pardon ? L’autre fait-il à ton égard ce calcul : »Je puis tout me permettre et même briser mon vis-à-vis, il est croyant, il finira par me pardonner à cause du Christ et de l’Evangile » ? L’amour qui pardonne n’est pas aveugle, il est empreint de lucidité. Mais il va jusqu’à renoncer à savoir ce que l’autre fera du pardon. Quand viennent à se rouvrir des blessures du passé, pardonneras-tu même à ceux qui ne sont plus sur la terre ?

Toi, Jésus le Christ, Lumière intérieure, tu es venu non pas pour juger le monde mais pour que, par toi, le Ressuscité, toute créature humaine soit sauvée, réconciliée. Et quand l’amour qui pardonne devient brûlure au-dedans de soi, le cœur même éprouvé, peut se remettre à vivre.

Un texte de Frère Roger de Taizé, tiré de » La prière, fraîcheur d’une source »